Sidi Mohamed: Un réfugié de l'art

08/10/2017

Il est de ceux qui pourront se laisser à trépas juste pour leur passion. Face à l’extrémisme des uns sur la liberté de tous, cet amoureux de la musique n’a eu de résolution que fuir sa patrie. Réfugié au camp de Mentao au nord du Burkina, de là-bas continue son histoire avec l’art.

 

 

 

« Je suis arrivé ici le 12 février 2012 à Ouagadougou. Nous avons été d’abord hébergé au stade du 4-aout pour 4-5 mois avant d’être logé à Somgandé durant une année et demie, puis à Sanyogo, et enfin au camp de refugiés de Mentao », se souvient-il comme si c’était hier. Lui, c’est Sidi Mohamed Ag, la crise dans son pays, le Mali l’a éloigné des siens depuis plusieurs années. Mais dans ce camp de Mentao, au nord du Burkina Faso, où il a le statut de réfugié, Sidi n’est pas resté inerte face à sa destinée. Il a décidé de faire face grâce à l’art, son compagnon de toujours, qu’il a d’ailleurs étendu dans le cadre du projet Artiste africain et Développement (AAD), du chorégraphe burkinabè Salia Sanou où il était en phase de perfectionnement.

 

« Avec ma formation j’ai découvert d’autres acteurs de divers pays et de différentes cultures ; toute chose qui me nourrit dans mon art et dans mon vécu » dit-il. Et c’est de cette nouvelle vision de la vie que viendra sa rencontre avec un jeune chanteur et musicien burkinabè de renom, Patrick Kabré, qui agrémente depuis quelques années les scènes musicales aussi bien dans son pays qu’en Afrique et ailleurs.

 

Ouaga-Boni : un projet de cœur

 

En 2016, Patrick Kabré se rend dans le camp de réfugiés de Mentao, où il réalise un concert pour le jeune public. Dans ce village vivent une dizaine de milliers de réfugiés Maliens sur la trentaine de mille que compte le Burkina Faso. Cette expérience et les conditions de vie de ces populations vont marquer profondément l’artiste, comme, plus tard, il le signifiera. Il cherche donc à développer des projets culturels afin que l’opinion publique y jette un regard. C’est ainsi qu’il rencontre Sidi, dit-il, cet amoureux des arts notamment de la musique qui a dû fuir son Mali natal pour trouver refuge au Burkina Faso.

 

Ensemble, ils décident de porter Ouaga-Boni, un projet de musique et de sensibilisation, dont le nom fait référence à Ouagadougou, la capitale du Burkina qui l’a accueilli, et Boni de par où il est passé. Avec leur trouvaille ils vont monter sur scène avec un message pour une cause universelle, celle des droits de l’homme. Mais surtout pour changer le regard sur les Touaregs qui font face à une stigmatisation grandissante.

 

« La situation est de plus en plus difficile pour nous, avec le terrorisme, comparativement aux années précédentes. On ne peut en vouloir au Burkina Faso, c’est une conjoncture sous-régionale, voire mondiale. Quand on dit, par exemple, qu’un groupe touareg a fait un attentat, le regard se porte sur toute la communauté. Et de nos jours, le regard des gens a changé quand ils voient un touareg enturbanné », explique Sidi avec tristesse. Avant d’ajouter que néanmoins il garde la foi car « avant tout le turban est de notre culture touarègue et nous ne pouvons que vivre avec cela ».

Avec la concrétisation de Ouaga-Boni, un album de musique voit le jour avec du rock Mossi et du blues Touareg en hommage aux réfugiés. Aussi, Patrick et Sidi se déplacent dans des écoles burkinabè où ils réalisent des ateliers à destination des enfants, dans les villes et villages du pays afin d’enseigner la tolérance et contrer l’extrémisme violent. Ils ambitionnent d’ailleurs porter leur message au-delà des frontières car la musique est un symbole de liberté et d’émancipation et il ne peut avoir de parfaits supports de communication que celle-ci, disent-ils.

 

Une crise ancrée dans les esprits

 

Si Sidi a trouvé un chemin en s’exprimant à travers l’art, ce n'est pas pour autant qu’il a tout oublié de la crise dans son pays dont il se remémore les affres encore fraiches dans son esprit. « La situation était très tendue au Mali avec le conflit. Au début nous avons cru que c’était juste la rébellion avec quelques revendications, mais très vite nous nous sommes rendu compte que c’était des islamistes qui veulent nous imposer la charia ». Ne pouvant donc pas supporter cette manière d’imposer la vie à autrui, il a préféré fuir chez lui à Tombouctou pour se retrouver au Pays des hommes intègres. « De Tombouctou je suis allé à Boni puis de là-bas je suis arrivé à Djibo et enfin à Ouagadougou ».

 

Il faut rappeler que tout d’abord en 1990 il était déjà au Burkina en tant que réfugié. « J’avais 7 ans environ à cette époque et en 2012 je n’ai pas eu peur de revenir car j’ai gardé depuis ce pays dans le cœur. Le Burkina Faso est un pays qui m’a fondamentalement touché dans la vie. À chaque difficulté chez nous (Ndlr : Mali) quand on vient, les portes sont toujours ouvertes pour nous et nos familles » dit-il reconnaissant.

 

Cependant, avec une once de regret et d’amertume, il n’hésite pas à donner son avis sur le problème de sa communauté qui perdure depuis plusieurs décennies. « En tant que Touareg, je comprends les raisons politiques et économiques de certaines luttes. Mais pour moi on peut mieux revendiquer avec d’autres moyens. On peut le faire à travers l’éducation, les arts et la sensibilisation mais non avec les armes ».

 

Et d’ajouter que « ce que j’apprends ici, j’aimerais bien le développer plus tard chez moi pour contribuer à ma manière à une stabilité du Nord-Mali car il ne faut pas rester enfermé mais s’ouvrir au monde et à d’autres cultures pour pouvoir avancer ». Pour lui, comme le disait Renaud Donnedieu De Vabres : « La culture est un antidote à la violence, car elle nous invite à la compréhension d’autrui et féconde la tolérance, en nous incitant à partir à la rencontre d’autres imaginaires et d’autres cultures », il n’y a de salut qu’à s’accepter avec nos différences.

 

Comme quoi Sidi est un exemple de bonne raison d’apprendre l’art et la culture dans tous les secteurs de la vie. « J’aime le Burkina mais je compte retourner chez moi quand il y aura la paix et la stabilité pour partager mon expérience », un vœu qui lui est très cher, dit-il.

 

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